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ARCHITECTURE… URBANISME…

MOSCOU ET SAINT-PÉTERSBOURG, VILLES FAÇONNÉES PAR LE POLITIQUE

Plan de Saint-Petersbourg en 1776 sous Catherine II

L’urbanisme et les architectures de Saint-Pétersbourg et de Moscou, alternativement capitales de l’empire russe, de l’URSS et de la fédération de Russie, illustrent, à divers moments de l’histoire, des politiques exprimant dans l’espace urbain leurs conceptions volontaristes de la société.

Page Architecture… Urbanisme : Jacques Rey assisté de Marie Noelle Gillet
©Marie Noelle Gillet

À l’orée du XVIIIe siècle tzar de toutes les Russies, Pierre le Grand, rêve de moderniser un pays particulièrement arriéré. Il abandonne Moscou, symbole de cet archaïsme, pour construire de toute pièce, sur des terrains marécageux sis au fond du Golfe de Finlande à l’embouchure de la Neva, une capitale inspirée du siècle des lumières ouvrant son empire sur l’occident.
La révolution d’octobre 1917 instaure en Russie un régime porteur d’une modernité sociale et économique imaginée au XIXe siècle dans les pays occidentaux industrialisés : le Socialisme.
Saint-Pétersbourg, capitale des tzars, est abandonnée au profit de la capitale historique de la Moscovie : Moscou.

Pendant  les soixante-dix ans de son existence, le régime soviétique fixe un objectif aux architectes et aux urbanistes : faire de cette cité, encore médiévale d’où seuls émergent les bulbes des églises orthodoxes, le symbole international d’une ville socialiste et industrielle.
Les typologies urbaines et architecturales, nées de cette volonté politique, se revendiquent d’une modernité rationaliste radicalement différente de celle des villes capitalistes. L’urbain devient alors un enjeu idéologique entre l’est et l’ouest.

À la fin de l’URSS Moscou devient capitale de la Fédération de Russie. Les évolutions urbanistiques et les architectures qui s’y développent se veulent aussi symboliques du nouveau régime. Les bulbes des églises reconstruites et les bouquets de tours, sièges des nouvelles oligarchies capitalistes, concurrencent dans le grand paysage moscovite les tours socialistes.

SAINT-PÉTERSBOURG LE RÊVE INEXPUGNABLE D’UN SOUVERAIN ÉCLAIRÉ
De 1697 à 1698, officiellement ou  incognito, Pierre le Grand parcoure la Prusse, les Pays bas, l’Angleterre la France et l’Italie. Il mesure au cours de ce périple ponctué de rencontres et d’échanges l’arriération de son pays. À son retour, il décide de le moderniser la vieille Russie en s’inspirant des philosophies et des pratiques rationalistes annonçant le Siècle des Lumières. Cette mutation, conduite à marche forcée, s’accompagne de la construction d’un État absolutiste sur le modèle français. Cet État doit échapper géographiquement aux influences traditionalistes et religieuses qui dominent politiquement et urbanistiquement Moscou.

Les institutions étatiques seront installées au cœur monumental d’une nouvelle capitale ouvrant sur l’occident, organisée rationnellement, conjuguant voies d’eau et voies terrestres comme Amsterdam ou Venise. Portuaire cette ville deviendra le berceau d’une marine impériale russe consubstantielle au projet urbain.

Saint-Pétersbourg, capitale de l’empire russe, est installé dans une contrée récemment conquise sur les Suédois, sur des îles à l’embouchure de la Neva. Pour que sa conception urbanistique échappe aux traditions de la vieille Russie, Pierre le Grand lance des appels d’idées aux architectes Français et Italiens rencontrés au cours de ses voyages.

Le projet finalement retenu est celui de l’architecte Italien Domenico Trezzini. Il fait converger sur le Palais de l’Amirauté, siège du collège amiral russe, cinq axes appelés perspectives structurant toute l’urbanisation. Ponctué de parcs et traversé de canaux concentriques, le tissu urbain s’organise à partir de ces perspectives.

Une centralité linéaire se développe le long de l’axe majeur : la perspective Nevski. En 1785 l’architecte Français Jean-Baptiste Vallin de la Motte y construit une galerie marchande : le Gostiny Dvor. Cet ensemble voulu par Pierre le Grand est novateur, il met en œuvre une nouvelle conception de la place des commerces dans la cité.

 Palais et canaux


Pétersbourg, ville port, dialogue avec l’eau, son cœur politique enserre un fleuve : la Neva.
Sur la rive droite s’élève la forteresse Pierre et Paul, abritant la cathédrale Pierre et Paul nécropole de tous les empereurs russes. Construit de 1703 à 1740 sur une île désignée par Pierre le Grand comme site initial de l’urbanisation, sa conception fut confiée à l’architecte français Gaspard Joseph Lambert et l’architecte italien Domenico Trezzini.



Forteresse Pierre et Paul
Architectes : Gaspard Joseph Lambert et Domenico Tressini


Sur la rive Gauche de 1754 à 1762, le Palais d’hiver, résidence officielle des souverains russes, abritant aujourd’hui le musée de l’Ermitage, est imaginé par l’architecte italien Bartolomeo Rastrelli.
Pierre le Grand initie et contrôle toutes les constructions publiques et privées. Il en suggère très souvent les architectes. Tous les bâtiments devront être de style classique occidental et être coloriés pour égayer les espaces urbains d’une ville très souvent privé de soleil sous cette latitude. Leur hauteur ne saurait dépasser celle du Palais d’Hiver. Ils devront participer à la monumentalisation des espaces publics. Seuls émergeront du tissu les dômes des églises orthodoxes toutes d’architecture classique.

En 1918 Lénine abandonne la cité emblématique des tzars pour transporter la capitale des soviets  à Moscou.
Saint-Pétersbourg devient Leningrad. Elle n’est  plus une ville de pouvoir mais reste pour les communistes la cité du siècle des lumières dont ils se veulent aussi les héritiers, ils se réfèrent volontiers à la cité idéale de Claude-Nicolas Ledoux.



Centrale électrique de l’usine Drapeau Rouge
Erich Mendelsohn, architecte


Le pouvoir soviétique structure la périphérie industrielle et les ensembles de logements par des avenues et des esplanades à l’image de celles de la ville historique. Ces places accueillent et mettent en valeur les équipements caractéristiques de la ville socialiste : maisons de la culture, magasins populaires, sièges d’associations, tel l’immeuble résidentiel du Soviet de Leningrad, achevé en 1934, dû aux architectes constructivistes Evgeni Levinson et Ivan Fomin.
Fortement endommagée lors de la seconde guerre mondiale par la Wehrmacht qui l’assiégea durant 900 jours la ville de Pierre Le Grand a été entièrement restaurée par le pouvoir soviétique.
Le quartier Novosmolenskaya, construit dans les années 1980 illustre l’ultime évolution de l’architecture soviétique. Cet ensemble de logements s’organise de part et d’autre de la rivière Smolenska, canalisée et axée sur la Perspective Nevski.


 Quartier Novosmolenskaya

À la chute de l’URSS Leningrad redevient Saint-Pétersbourg.
La nouvelle économie de marché, beaucoup moins politiquement contrôlée, respecte cependant le patrimoine et les règles de la ville du monarque éclairé.
Malgré des tentatives aucun gratte-ciel ne parvient à s’élever plus haut que le Palais d’Hiver. Pour figurer en centre-ville  la société Gazprom l’avait envisagé. Elle a dû se réfugier discrètement dans la cour d’un bâtiment du XVVIIIe siècle. Son ambitieuse tour en forme de flamme conquérante se satisfait de la pointe d’un cap aux confins brumeux du port moderne et de la mer Baltique.
Saint-Pétersbourg, reste encore aujourd’hui, comme Venise et New-York, une cité emblématique de l’histoire de la ville occidentale.

MOSCOU, LE SAINT-PÉTERSBOURG DES SOVIÉTIQUES
En 1917, Moscou n’est encore qu’une sorte d’immense village russe ayant grossi, bon an, mal an, autour d’une forteresse : le Kremlin. La ville est ponctuée d’innombrables bulbes d’églises. Ceux couverts d’or de la cathédrale du Christ Sauveur dominent le paysage. Cet édifice monumental, construit de 1839 à 1883 par l’architecte russe Constantin Thon à la demande de l’empereur Alexandre premier, célébrait la défaite des armées Napoléoniennes. Il fut dynamité en 1931 pour ériger un Palais des Soviets qui ne vera jamais le jour.


Le gouvernement soviétique s’installe au Kremlin. Après le déplacement de la statue de Dimitri Pojarski, libérateur de Moscou en 1612, installée en son centre, la place Rouge est agrandie. Elle devient le lieu emblématique du régime soviétique accueillant manifestations civiles, politiques ou militaires. En 1930, axé sur la face ouest de place Rouge, au pied des murailles du Kremlin, est élevé le mausolée de Lénine, construit dans le style constructiviste par l’architecte Alexsci Viktorovitch Chichousev.
Comme le fit Pierre Le Grand avec la Forteresse Pierre et Paul, autour du cœur de Moscou ainsi sacralisé par Staline s’organisera la ville phare du socialisme.


Club des travailleurs de Zuev terminé en 1929
Architecte : Ilya Golozov


Les architectes constructivistes soviétiques sont en rapport avec le mouvement moderne européen, en France avec André Lurçat et le Corbusier et en Allemagne avec le Bauhaus avant qu’il ne soit fermé par les nazis. Ils s’intéressent aux travaux des CIAM (Congrès Internationaux d’Architecture Moderne).
En URSS un vif débat oppose les désurbanistes et les urbanistes pour définir les caractéristiques de la ville socialiste. En 1932 le gouvernement lance une consultation internationale pour établir le plan Général de Moscou. Les soviétiques apprécient les propositions d’Hannes Meyer, successeur de Walter Gropius comme directeur du Bauhaus et d’Ernst May urbaniste de Francfort qui s’étaient tous les deux réfugiés en URSS, mais n’apprécient par les propositions de Le Corbusier préconisant, comme pour le plan Voisin de Paris, la table rase. Cité par l’historien de l’architecture Jean-Louis Cohen dans “les Avant Gardes et l’Etat” l’urbaniste russe Vladimir Semenov écrit : “Nous estimons que ce qui n’est pas acceptable pour Paris ne l’est pas davantage pour Moscou. Pour nous il s’agit de reconstruire Moscou et non de l’anéantir. Cette reconstruction exige il est vrai des mesures radicales et même peut être chirurgicales, mais le chirurgien n’est pas le bourreau”.


Plan général de Moscou 1932-1935
Urbaniste Vladimir Nikolaevich Semenov


Le plan définitif de reconstruction de Moscou est conçu à échelle territoriale. S’appuyant sur une rigoureuse analyse du tissu urbain existant, il prévoit de doubler la surface de la ville et de tripler le nombre de logements. Il met en place une organisation rationnelle des circulations terrestres, souterraines et fluviales. La structure radioconcentrique de la ville historique est conservée, étendue et modernisée par l’élargissement des voies existantes et le percement de nouvelles artères radiales structurant la croissance périphérique. Une planification territoriale des espaces verts complète ce dispositif.

Au-delà de l’anneau des boulevards construit à la place de la fortification du XVIe siècle, le plan de reconstruction programme un second périphérique inspiré des grands boulevards parisiens : la ceinture des jardins. Cette artère circulaire est conçue comme une longue séquence architecturale unique, son parcours est ponctué de gratte-ciel dont la hauteur réduit dans le paysage urbain l’impact visuel des bulbes des églises orthodoxes et marque fortement le nouveau centre du Moscou socialiste. L’immense palais des soviets prévu au centre de ce dispositif aurait dû parachever cette symbolique.

Le tracé du métro reproduit la structure du projet urbain. Il est à la fois concentrique et périphérique. Ses stations considérées comme des espaces publics sont toutes monumentalisées.


Station MaïaKovski du métro de Moscou achevée en 1938
Architecte : Aleksei Nikolaevch Dushkin


L’architecture et la typologie des bâtiments s’inscrivent dans cette morphologie et participent à son architecturation.
À la chute du communisme, le nouveau régime hérite de l’urbanité caractéristique de la capitale du socialisme.
Peu planificateur, il se contente d’interventions plus symboliques que structurantes.


Vue des tours du centre de commerce international “Moscow city” depuis le Kremlin

La cathédrale du Christ Sauveur est reconstruite de 1995 à 2000 pour y réinstaller le Patriarcat qui avait été transféré par le Pierre le Grand à Saint-Pétersbourg. Ses dômes recouverts d’or s’inscrivent de nouveau dans le paysage urbain moscovite ainsi que ceux de nombreuses églises. Des immeubles de bureaux s’installent discrètement autour d’une chapelle le long de la ceinture des jardins. Un bouquet de gratte-ciel de verre et d’acier émerge dans le paysage entre les gratte-ciel de pierre de l’hôtel Ukraine et du ministère des affaires étrangères.


Maison personnelle de l’architecte Konstantin Melnikov achevée en 1938

La maison ronde de Konstantin Melnikov architecte du mythique pavillon soviétique à l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels organisée à Paris en 1925 a été classée monument Historique. Ce manifeste constructiviste se cache au cœur du quartier résidentiel de l’Arbat, tandis qu’une statue de Le Corbusier trône à l’entrée de sa seule œuvre moscovite le Centrosoyouz.


Statue de Le Corbusier devant le Centrosoyouz Bâtiment achevé en 1936
Architectes : Le Corbusier, Pierre Jeanneret, Sergei Kozhin, Nikolaï Kolli


Les formes de la ville socialiste marquent encore fortement la ville d’un capitalisme ressuscité ajoutant de nouvelles strates à l’histoire complexe d’un  Moscou qui se ressent encore la troisième Rome.