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BIENNALE DE LA HAVANE

LES ARTISTES CUBAINS SOUS CONTRÔLE

La Biennale de la Havane, sous le titre “La Construction De Ce Qui Est Possible”, est l’une des plus importantes d’Amérique latine. Cette treizième édition, organisée conjointement par le Centre d’Art Contemporain Wilfredo Lam et le Conseil National des Arts Plastiques Cubain présentent cette année un large panel d’artistes d’Amérique du Sud, mais surtout beaucoup d’artistes locaux, ce qui est plutôt enthousiasmant, compte tenu de la diversité et de la qualité de la palette artistique cubaine.

Page Écouter Voir Sylvie Ferré
Relecture Jean Mereu

À cette occasion, expositions et performances investissent musées, théâtres, places, jardins, couvents, galeries, et le célèbre Malecon, La Havane devient une galerie à ciel ouvert. C’est une grande fête de l’art, tout semble idéal, jusqu’à ce que j’entende parler du fameux décret 349 ! Là, la différence entre ce que l’on veut bien nous faire voir et la réalité cubaine devient tout autre. À partir de ce moment, une autre approche va me permettre de mieux comprendre la nécessité de certaines œuvres et l’audace, le cran de certains performeurs.

À la fin de l’année 2018, entre en vigueur le Décret 349 promulgué par le nouveau président cubain Miguel Diaz-Canel. Tous les artistes, écrivains, musiciens, comédiens, plasticiens ont l’interdiction de se produire dans des lieux publics ou privés, sans l’autorisation au préalable du Ministère de la Culture, de commercialiser leur œuvre sans passer par une institution. Autrement dit, cette loi fait de la majorité des artistes cubains des dissidents. Une telle forme de censure a été très mal reçue par les milieux artistiques qui ont tant manifesté, malgré l’emprisonnement de certains d’entre eux, que le gouvernement a fini par suspendre - momentanément - le décret.
Mais il veut contrôler la culture. La censure artistique s’installe à Cuba plus que jamais.




Sur le Malecon, le performeur cubain Carlos Martiel, dont la radicalité du travail n’est pas une illusion (voir BN 373, de Février 2018), intitule sa performance “Le sang de Caïn”. Carlos construit pendant plusieurs heures sur une structure de métal une cage de fils tendus reliés au sol. L’artiste, de blanc vêtu, se place dedans, debout face à la mer.
Il fait 33 degrés à l’ombre, il restera immobile deux longues heures durant, en plein soleil, fixant l’horizon, seul échappatoire à sa prison. Auparavant les fils ont été discrètement trempés dans le sang de 6 artistes dissidents, dont le sien, mais le résultat n’est pas perceptible à l’œil nu. Il faut le savoir et Carlos à ce sujet est resté discret. Seul le titre y fait référence.
Il s’agit là d’une subtile allusion au décret 349. Lier le sang de ces artistes à celui de Caïn, est une habile façon de détourner les mauvaises influences, Caïn étant maudit pour avoir tué son frère par jalousie.

Suite à sa performance, dès le lendemain, la cage, trace de la performance, qui devait rester sur le Malecon, a été détruite et a disparu et Carlos convoqué au Ministère de la Culture Là, le vice ministre, Fernando Rojas, lui a gentiment demandé quel était le rapport de sa performance avec le fameux décret 349. Rojas a poursuivi en affirmant que le décret n'était pas en vigueur (puisque suspendu) et que, par conséquent, la pièce de Martiel n'avait aucun sens. Il a ensuite ajouté qu'il souhaitait continuer à rencontrer Martiel à Cuba et que l'artiste devrait l'appeler lorsqu'il se rendrait sur l'île. Martiel devient alors un artiste sous étroite surveillance, comme Coco Fusco, célèbre intellectuelle et performeure cubaine résidant aussi à NY, qui s’est vu refuser l’entrée du pays quelques jours auparavant pour avoir critiqué la même décret.

Depuis les années 70, ils sont nombreux les artistes, écrivains, cinéastes qui ont dû quitter le pays à cause des restrictions et des persécutions. Carlos vit à Brooklyn, il peut ainsi se consacrer à sa carrière internationale. Ne vient-il pas, d’ailleurs, d’inaugurer avec succès le pavillon cubain à la Biennale de Venise avec la performance “Mediterraneo”.

L’Egyptien Ibrahim Ahmed, a vu son grand panneau mural de 11m x 4m censuré. “Do Anybody Leave Heaven”, composé de différents tissus cousus ensemble, issus des marchés du Caire et faisant référence au drapeau américain et au grand sceau des Etats-Unis avait été assemblé par des tailleurs locaux. L’ouvrage aborde l'omniprésence de l'imagerie américaine et les différentes formes que prend son pouvoir doux tout en masquant des machinations complexes. Ce travail évoquait l’influence des Etats-Unis dans le monde.

Les conservateurs ont justifié la censure en affirmant que la Biennale ne critiquait pas le gouvernement des États-Unis, ce qui est étrange compte tenu de la mythologie entourant Castro et du sentiment anti-américain qui règne depuis des décennies dans la conscience nationale.
En raison du récent décret 349, loi donnant au gouvernement cubain le pouvoir de décider des œuvres d'art exposées dans le pays, Ahmed pensait que la Biennale serait le contexte idéal pour montrer son travail. “J'étais naïf de penser cela”, admet-il “Mais la censure cubaine n’est que la partie visible de l’étendue de l’ingérence américaine dans le monde”.




Dans la légèreté, la performance de Roberto Fabelo Hung sur le Malecon, “Laughing Mourners” réunit 250 de personnes face à la mer, plusieurs acteurs, des gens de couleurs de peau différentes, des transgenres. Le groupe est calme, que va t-il se passer ?
Tout à coup, un immense éclat de rire général éclate, et continue pendant une quinzaine de minutes, les gens s’esclaffent, ils rient sans s’arrêter, cette bonne humeur ambiante gagne le public.

Le rire en yoga est un excellent moyen de lutter contre le stress. Mais là, c’est un lien social d’où émane une chaleur universelle. Roberto aime les choses que l’on ne peut contrôler, comme une marche. Plus tard, Roberto m’explique que sa performance est la seconde en réponse au décret 349. La première a eu lieu en janvier dans une galerie, peu de temps après que le décret soit sorti. Là, il avait réuni aussi tout un groupe de Cubains pour “Mourners”, et tous ces gens pleuraient sans discontinuer, de vraies larmes coulaient sur leurs joues, les photos que j’ai vues étaient poignantes.
Roberto ne revendique aucun sens politique dans ses actions, c’est l’humain qui l’intéresse. Une idée fraîche, une autre forme de réaction, plus discrète, tout aussi efficace, qui, elle, ne sera pas sanctionnée.




Grâce à une vidéo, Susana Pilar Delahante laisse trace de l’une de ses performances dans le Musée National d’Art Cubain. Réalisée à Venise, lors d’une précédente Biennale, l’artiste a une corde attachée à la taille. À l’autre bout de la corde se trouve une lourde barque.
Le corps de l’artiste est en déséquilibre, elle semble vouloir tracter l’embarcation qui ne bouge pas, la résistance est perceptible, l’être humain a ses limites. On ne peut s’empêcher d’évoquer les migrations.
Cette année, elle va subtilement affirmer sa présence en invitant d’autres artistes à intervenir au Musée Africain, artistes dont elle se fera l’interprète.




Dans un tout autre registre, Alicia Rodriguez Alvisa, consciente d'être une personne de couleur, une femme, une immigrante Latina et une artiste plasticienne à créé Challenge, en combinant deux grands aspects de sa vie : l'entraînement en force et l'expérience de la découverte de son identité.
Affublée d’une inimaginable tenue qui déforme les mensurations de son corps, elle s’entraîne durement pendant toute sa performance avec des poids et altères conséquents, tout en tenant un discours sur les idées machistes pré-établies du modèle féminin, autrement dit soit belle, élégante et tais toi ! Pour affirmer le fait que les femmes sont mal représentées dans les domaines artistiques, elle étaye ses propos grâce à de sérieuses recherches qu’elle expose, tout en transpirant, révélant un document important et officiel se référant à une étude d’un Musée National. La femme n’est pas reconnue à l’égal de l’homme, et loin d’être représentée de façon adéquate dans les milieux artistiques.
Sa performance dans la galerie Arthaus propose une autre profondeur, un renforcement physique et mental.

L’artiste allemand Clement Krauss est peintre et psychanalyste. Avec “Transference”, il invite le public à s’inscrire pour une séance de psychanalyse, une heure durant. Clement ne pensait pas avoir autant de succès. Son agenda est rapidement complet pour toute la durée de la Biennale, jour après jour, et 8 heures durant. Il est vrai qu’à Cuba la psychanalyse n’existe quasiment pas. Et il y a une forte demande.
À l’issue de ces séances, l’artiste représentera en peinture sur un des murs du Musée Wilfredo Lam, les émotions ressenties à travers ces confidences.



 Adonis Flores “Visionario” 2003
À la fin des années 80, Adonis Flores, après des études d’architecture, fait son service militaire en tant que soldat en Angola. Ses œuvres, vidéos, photos, performances et objets  tournent avec beaucoup de dérision, le culte de l‘appareil militaire, l’esprit patriotique et ses modèles oppressifs. “Camouflages”, titre de ses œuvres, interrogent la condition humaine, ses expériences de vie sous Castro, mais aussi sa présence comme soldat en Angola, la vénération de l’appareil militaire sous le mode de la parodie.

À la Fabrica, lieu artistique démesuré dédié à toutes formes de disciplines artistiques, se trouve une grande photo, trace de l’une de ses premières performances, où vêtu en soldat d’un habit militaire, il scrute l’horizon avec 2 rouleaux de papier hygiénique en guise de jumelles. Chaque performance de l’artiste est photographiée, ce qui permet de documenter l’action. Adonis, en visionnaire, a pressenti les guerres à venir, conscient que Cuba était désigné comme l’axe du mal, la destruction des tours le 11 septembre, tous ces événements ont auguré un changement global fort, et ses œuvres abondantes et audacieuses servent autant d’alertes qu’elles sont une malicieuse caricature de notre actualité.

Impossible de ne pas terminer ce reportage par l’œuvre monumentale de Fabelo père, artiste illustrissime à Cuba. Il a placé sur le Malecon une tortue gigantesque en couleur, reposant sur le dos, les pattes en l’air, visiblement mal à l’aise. Mais la tête du reptile est remplacée par celle souriante et rouge d’un Cubain. Audacieuse métaphore de ce qu’il se passe à Cuba, car d’après l’artiste lui-même, même si les artistes sont en train de crever, les Cubains, eux, gardent malgré la colère toujours le sourire…