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PERFORMANCE QUEBEC #3

ART NOMADE À CHICOUTIMI

Julie André T.

À Chicoutimi, au Lobe, les artistes Julie Andrée T. et Francis O’ Shaughnessy proposent la cinquième édition du Festival Art Nomade.
Julie, (cf Polysonneries 2001), incontournable figure de la performance québécoise, est parfaite avec une auréole d’ange sur la tête pour l’ouverture du Festival.
Le thème “Progéniture”, choisi cette année propose aux artistes de travailler avec les membres de leur famille.

Page “Performance” : Sylvie Ferré
Relecture Jean Mereu

En effet, comment faire cohabiter la vie et l’art, comment performer avec son enfant ? Comment concilier travail artistique et famille ? Quels risques prend-on en famille ? Comment transmettre les choses ? C’est une approche de la réalité existentielle. Ces questions constamment soulevées trouveront certaines réponses durant ces trois jours d’actions communes, excepté lors de la performance de Seiji Shimoda. Pour certains, ce sera un réel travail, pour d’autres cela relèvera du jeu, surtout lorsque les enfants sont petits.

La famille Fokoua, Serge Olivier, Ruth et Iris, originaires du Cameroun, ont une passion pour la nourriture raffinée, épicée et goûteuse de leur pays d’origine. Ce sont de fins gourmets. Aussi, préoccupés par le phénomène de la malbouffe depuis leur arrivée au Canada, leur démarche artistique s’empare de ce sujet préoccupant pour l’avenir de l’humanité. Michel Onffray l’a écrit “Derrière chaque gourmand, il y a un enfant qui cherche à combler une angoisse primitive”. Dans un concert de casseroles, un cliquetis d’assiettes, ils s’installent autour d’une vaste table remplie de nourriture. Serge Olivier officie en chef d’orchestre, et donne ses ordres. Devant lui, un gros hachoir et plusieurs grands saladiers. À tour de rôle, Iris et Ruth lui apportent son choix : saucisse, jambon, yaourt, pain, donut, nutella, épinard, chips, coca cola, œuf, fromage, crème, poisson panée, etc…

Toute la nourriture locale mais aussi internationale, y passe. Il malaxe le tout et remplit les saladiers. Ses propos sont souvent humoristiques, “ça c’est du jambon à la place de la saucisse, c’est pas grave, cela se mange pareil”. Le second saladier, lui, est “un peu constipé !”. Enfin, après avoir bien remué les mixtures, il en remplit un pochoir et sur une table vierge, dessine de très jolis étrons.

La famille Fokoua

Les Morelli, père et fils, ont de toute évidence l’habitude de travailler ensemble. Depuis toujours, Didier participe à certaines performances de son père François. Ils interviennent sur un immense tissu bleu tendu jusqu’en haut du mur, un grand cercle blanc au centre, peut-être un drapeau lunaire. Par un enchaînement de plusieurs actions, souvent très humoristiques, ils jouent, se renvoient la balle, s’amusent à lancer des fléchettes, se provoquent, se stimulent, avec une fraîche liberté et beaucoup de complicité.

François et Didier Morelli

Marilou Desbiens et Odile Tremblay forment une paire très soudée. Leur travail est basé autour de leur relation mère-fille, avec les mots du quotidien, le tout dans la douceur et une ingénieuse complicité. Elles se présentent sur un pied d’égalité, face à face, sur des tabourets de tailles différentes pour se trouver à même hauteur. D’un geste délicat, sur chaque joue, elles déposent une trace de crème blanche, l’une servant de miroir à l’autre.

Elles distribuent au public des papiers sur lesquels sont inscrits des mots de tous les jours, petites phrases, mots d’esprits, de conflits, de tendresse, propres à leurs univers qu’elles feront lire par les participants : “t’es cap ou t’es pas cap ; biscotte petite biscotte ; tu pues du cul ; pourquoi pour pourquoi ; boots and cats, …”. Chacune de son côté va tracer à la craie, soit une quadrature carrée, soit un grand cercle, repassant plusieurs fois dessus. Malgré leurs efforts, les deux éléments ne se rejoignent pas. Beaucoup de choses ne se résolvent pas, notamment la relation mère-amie. Là, elles s’enlacent et se poussent. En traînant sa fille, Marilou fait chanter les textes au public, puis Odile tire sa mère, il est clair que l’enfant la dépasse déjà, mais ne le sait pas encore.
Elle est très forte. Ce jeu est un héritage reçu, la mère veille à l’indépendance de sa fille. Puis, les deux complices placent les gens en fonction de leurs textes et leur demandent de chanter très fort dans une cacophonie fort sympathique. Une très belle démonstration de transmission à travers le  jeu.

Marilou Desbiens et Odile Tremblay

John Boehme et Ciel Arbour nous attendent à l’entrée du chapiteau et, un à un, nous placent, pour assister à un meeting politique. Et, en effet, une fois que John aura disposé derrière sa tribune son pseudo conseil d’administration composé d’une dizaine de personnes, il va vers le micro face à nous, et se lance dans une caricature de discours électoral sans mots, fait uniquement de bruits, de bribes d’exclamations, raclements, de souffles, de poings tapés sur la table, sourcils froncés, de poses burlesques et parodiques d’un meeting politique.

Les gestes sont excessifs, la mimique aussi. Sa fille prend à son tour place derrière le pupitre avec un discours sur le manque de démocratie et la montée du populisme dans le monde. Tous les politiciens tiennent les même propos, mais tous mentent.
En fait, la parodie de John, s’inspire d’une déclaration d’Andrew James Scheer, chef du parti conservateur du Canada. “Speech” cette performance inattendue et ingénieuse est une idée de Ciel, qui a merveilleusement su utiliser l’extraordinaire présence de son père.

John Boehme et Ciel Arbour

Seiji Shimoda renouvelle sa performance vue pendant le Festival VIVA ! Les actions du Japonais (cf Polysonneries 2001) sont toujours expérimentales et éveillent des images poétiques. Il est continuellement à la recherche de nouvelles manières de s’exprimer. C’est aussi en réaction à la pression sociale qui règne dans son pays, où 30 000 personnes se suicident chaque année. À Montréal, pendant Art Nomade à Chicoutimi, au Lieu à Québec, il réitère sa performance, au départ mystérieuse, mais dont je découvrirai au fur et à mesure de la répétition de nouvelles clefs de compréhension.
Debout, les mains le long du corps, le buste en extension arrière, il fixe le plafond quarante minutes durant, au son d’une musique japonaise en boucle. Cette tension est prenante. Parfois il laisse voir une amorce de sourire, ou une grimace, un souffle. Je ne peux m’empêcher de penser au principe de l’immanence car l’on ne peut changer ce qui est immuable. Le public reste extrêmement attentif, stupéfait par cette volonté puissante, cette endurance face à son inconfortable position. Au Lieu, est révélé le titre de la performance “Début de coucher de soleil”, et pendant Art Nomade, je comprends que cette action est en mémoire de ses amis morts cette année, dont le célèbre Lee Wen. Quant à la musique, il s’agit d’une chanson populaire des années 60, du compositeur Hachidai Nakamura, et de l’auteur compositeur Roku Suke, À l’époque, ce tube sirupeux fut N°1 au hit des USA.

Seiji Shimoda

Alejandra Herrera Silva, Jamie McMurry, Trinidad, Evelyn et Diamanda, toute la famille est au complet. Le parcours de vie des parents n’est pas simple, Alejandra est née sous la dictature du Chili, et Jamie dans une communauté d’agriculteurs, de travailleurs migrants, et de peuples autochtones aux États-Unis. Les jumelles ont douze ans et la plus jeune en a neuf. La performance débute sur un travail domestique quotidien et épuisant. Avec force et rage, le couple tire de chaque côté sur une tresse de vêtements fixés ensemble. Une fois les nœuds défaits, Alejandra plie le linge des enfants, le met en tas, bien rangé. Les filles, tout de blanc vêtues arrivent, prennent un vêtement, le trempent dans une eau sale et le jettent plus loin.

Ce mouvement est sans fin, la mère plie et replie, c’est une légitime allusion au travail familial ordinaire et fastidieux. En fond sonore, le dernier discours de Salvador Allende avant qu’il ne soit tué lors du coup d’état. Les trois enfants passent derrière une table équipée d’un gros faitout, de légumes et de nouilles et préparent une soupe.

Pendant ce temps, les parents construisent une cabane en bois, dans laquelle, plus tard, ils rentrent tous et en sortent vêtus de burgas. Trinidad, Evelyn et Diamanda distribuent la soupe. Ainsi habillés, tous ensemble, ils collent sur la maison des images de violence et de répression.
Les enfants retournent dans la maison, un arrosoir couleur rouge leur coule dessus par le toit. La maison est censée être protectrice, mais le sang coule dans le monde. Puis ils portent la cabane dehors et y mettent le feu. Une chanson joyeuse d’enfants, en Farsi, résonne. En effet, l’une des filles étudie cette langue. Certes, l’utilisation du costume musulman soulève quelques questions. De fait, le racisme américain vis à vis des musulmans sera l’une des raisons évoquées par Jamie, ainsi qu’une recrudescence du fascisme qui conduit à un isolement des différentes cultures.

Alejandra Herrera Silva, Jamie McMurry, Trinidad, Evelyn et Diamanda

 

Rachel Echenberg, Sébastien Worsnip, et Clara sont une  famille biologique, légale, choisie. En somme, une chose assez complexe. Rachel considère sa fille, qui a grandi dans cette ambiance, comme participante de son œuvre. Sa famille lui donne des idées, c’est une autre facette de leur vie et de leur relation. La clarté des instructions de Rachel est très libératrice pour eux. Elle ne veut pas faire quelque chose de sentimental, mais de touchant, comme une conversation sensorielle. La famille propose un tryptique. En nous donnant le contrôle de l’ordre de la performance, elle créée une connexion dense et interactive avec le public qui doit choisir parmi trois numéros que Rachel inscrit au fur et à mesure sur le mur. Le résultat en sera plusieurs actions, selon nôtre bon vouloir, pendant lesquelles, d’une façon fort intelligente et avec une grande délicatesse, les trois complices vont prendre différentes poses reflétant certains moments intimes, compliqués ou privilégiés de leur relation. En voici quelques moments dictés donc par les choix numérotés du public :
N°2 : Rachel se couche au sol, son mari dessus, et enfin Clara en dernier, en une totale symbiose.

N°1 : Ils tapent du pied en criant de plus en plus fort, les gros mots libérateurs “fuck, shit, tabernacle, calice”. Ces deux derniers nous enchantent particulièrement, nous français !
N°2 (à nouveau) : ils caressent le visage des autres avec beaucoup de tendresse.
N°3 : Ils tournent en traînant la chaise sur laquelle ils sont assis, puis se couchent sans dessus-dessous, à l’envers ou adossés contre le mur.

N°1 : Écouteurs aux oreilles, ils remuent la tête en cadence, battant la mesure avec le pied, immergés dans leur monde.
N°2 : Les parents étalent un tube de colle sur chaque main de leur fille placée au centre, puis les mains se joignent, les parents penchent chacun d’un côté, Clara est étirée entre eux deux.

Plus tard, Sébastien se penche et Rachel repose sur lui, il la porte sur son dos. Durant toute la performance, ces moments intimes d’une vie de famille sont abordés de façon subtile et ingénieuse, fidèle à la façon de travailler de Rachel.

Rachel Echenberg, Sébastien Worsnip et Clara

Helge Meyer et Marla Pape, avec “Cold, cold ground” vont proposer des images qui explorent le froid, la couleur et la douleur. Cette fois, Marla est l’instigatrice de la performance. Courageuse Marla, elle n’a que neuf ans. Elle met un pied dans un seau rempli de peinture jaune (la vie). Une bande sonore sur laquelle elle compte en allemand défile. Helge, lui, met la tête dans un aquarium d’eau noire, jusqu’à étouffement. Marla change de pied, puis lorsque son père refait surface, essoufflé, elle se verse le contenu du seau sur la tête et le corps. Elle procède ainsi avec plusieurs seaux de couleurs rouge (l’amour), le texte change chaque fois, vert (la nature), bleu (le temps), noir (la mort).

Grelottante et trempée au fur et à mesure de l’action, Marla rejoint alors Helge dont le visage est recouvert de pinces à linge. Le son est alors remplacé par la voix du père qui parle d’attente. Il entasse de grosses pierres qui forment les mots “Time, Zeit” 
Sa fille couvre cinq pierres avec la peinture répandue. Son père les attache sur le corps de l’enfant. Pour une première, Marla, frissonnante peut saluer avec fierté.
  
Helge Meyer et Marla Pape

Deux concerts de musique improvisée, et un dance floor final concluront ce Festival Art Nomade. Julie et Francis peuvent être rassurés sur le bon fonctionnement des filiations proposées. Même si certains, comme les McMurry, étaient réticents au départ. Les performeurs ont proposés de forts moments de partage et d’innovation autour de ce sujet de parenté. Qui n’est cependant pas sans écarter beaucoup d’excellents performeur(e)s sans enfants !!! Comme le Festival entend vouloir ancrer cette thématique “Progéniture”, pour l’avenir, gageons qu’une ouverture puisse aussi être faite dans ce sens et que le sujet ne devienne pas réducteur d’un choix de programmation. Pourquoi, dorénavant, ne pas laisser la proposition ouverte, sans pénaliser ceux qui n’ont pas la possibilité ou encore l’envie de répondre à cette thématique ?