Écouter voir

POLLIONNAY, ÉDITIONS D’ART, LIVRES D’ARTISTES

UN BEL ENDROIT POUR DES RENCONTRES

Salon Salle 2

Les 5 et 6 octobre 2019 s’est tenu le 7e Salon de Pollionnay : 39 stands, 4 lieux, un concert, deux conférences et une mine de découvertes et d’échanges - ce qui explique que, comme les visiteurs, l’auteur de l’article ne pourra rendre compte de tous les artistes et de leurs oeuvres. En voici un parcours incomplet.

Page “Écouter Voir” : Évelyne Rogniat
©photo Michel Busca

Des stands d’associations (MAPRAA, Madeleine Lambert, Le Manoir des Livres), des stands d’éditeurs de taille commerciale comme Fage Editions ou plus confidentielles comme Sang d’Encre, La Saulaie, Arthésée éditions, Drosera, etc, des stands de collectifs d’artistes, ainsi Aquarium compagnie, Zone actinique… et bien sûr les stands de 19 artistes qui présentent seuls leur travail ; cette diversité manifeste la vigueur et la liberté du secteur. Presque toujours le créateur est en lien avec d’autres dans son domaine - associations de graveurs, de photographes - et avec des lieux d’exposition, galeries (Hangar 717, galerie Jean-Louis Mandon, galerie 379 à Nancy etc).

L’équipe d’organisation, déjà expérimentée, s’est bien arrangée de l’indisponibilité de la salle habituelle : deux salles paroissiales ont accueilli les exposants, la médiathèque a hébergé une exposition de Jean-Luc Parant et la Remise, cœur de l’événement, exposait “Urbanités” de Stéphanie Gerbaut ; l’occasion de se souvenir de Geneviève Dumont dont les carnets écrits et dessinés ont été à l’origine du projet Salon du livre d’artistes, sous l’égide de sa sœur Jacqueline Pradelle.
 La Remise Jacqueline Pradelle
Chantal, une des organisatrices, évoque les étapes incontournables : recherche de fiinancement et d’artistes, choix d’un éditeur invité, cette année Fage et ses deux auteurs phares et conférenciers : Jean-Luc Parant et Christophe Drénou. Pour finir, recueil des impressions des artistes présents. Si le Salon se déroule bien, c’est grâce à l’expérience acquise et aux soutiens fidèles, comme la MAPRAA qui présente ses activités, et bien sûr la mairie de Pollionnay.

Les stands proposent des livres de tous formats et matières, où dialoguent textes et images. Pour Gladys Brégeon, un texte peut se décomposer/recomposer, ainsi les pages de conjugaison des verbes français du Bescherelle ; mais aussi bien une image, photographie ou gravure, son domaine privilégié, sera à l’origine de l’écriture. Les livres d’artiste sont aussi des livres d’images seules et pleine page comme dans les petits ouvrages en couleur de l’artiste “Loindelà”.


 

Au contraire l’Atelier Catherine Liégeois, installé en Bourgogne, donne cette année toute priorité au texte, en particulier de Geneviève Chatouillot que Catherine Liégeois diffuse et lit avec passion : “Chou pâmé, chou pommé, moût poché, mots couchés sur la page…”. 
L’Ollave retrouve ses anciens liens amicaux avec les artistes de la région.
 
L'Ollave


Installé dans le Vaucluse, Jean de Breyne a laissé son activité de galeriste pour se consacrer à l’édition, principalement de textes, avec deux collections : Préoccupations et poésie croate. La première édite des essais d’artistes de la galerie, monographies comme le texte de Maurice Benhamou sur Lars Fredrikson, deux ouvrages de Philippe Boutibonnes sur le dessin et la disparition et un livre de photographies “Mon Zagreb” de Jean de Breyne qui fait lien avec l’autre dimension de l’Ollave, la publication deux fois l’an de recueil de poésie croate, l’un d’un auteur historique, l’autre d’un contemporain.
Cependant il est fréquent que le plasticien dialogue avec le texte du poète - ou l’inverse. Ainsi le livre Eaux fortes, l’imaginaire du fleuvePierre Gras écrit sur les gravures de Philippe Tardy nées d’un voyage le long du fleuve Parana au Paraguay.
 
Philippe Tardy
Thésée, elle-même auteur d’images, s’empare de l’œuvre de Bernard Noël pour en éditer des dessins (rareté chez un poète) ; ou concevoir des livres-sculptures dont les pages ne se succèdent pas mais se révèlent dans un mouvement comme le dépliement d’un leporello : “Je suis quelqu’un du mouvement”, rappelle celle qui réalise aussi des films sur les artistes ; elle vise à dépasser la première émotion devant l’œuvre pour la donner à comprendre ; “Arthésée” ou “l’art vu par l’artiste Thésée”.

D’autres créateurs s’interrogent sur le rôle du temps dans le processus de création. Pour Martine Alibert, la confection de livres d’artistes est l’occasion de revisiter les travaux photographiques anciens et d’y découvrir de nouveaux possibles. Pour Martine Chantereau de garder trace de voyages en agençant les notes visuelles et écrites rapportées. Pour Martian Ayme, le Salon est l’occasion d’une première présentation de “Texte” d’une typographie bien peu classique et de “Vies de Femmes” dont cinq gravures d’illustration sur 20 sont prêtes à ce jour : mais “il faut prendre son temps…”.


 
Aquarium Compagnie
Sur les stands de Zone actinique, Aquarium Compagnie, Martine Chantereau, Martian Ayme et bien d’autres, la fabrication du livre est d’un bout à l’autre artisanale, ce qui permet toute liberté de forme et l’emploi de papiers luxueux et de techniques rares : sténopé et cyanotype pour Philippe Accary, fondateur de Zone actinique, “sensible à la lumière” ; eaux fortes sur papier aquarellé inspirées d’un savoir-faire du XVIIIe siècle pour Philippe Tardy. Cependant pour Lucien Mermet-Bouvier, Fage éditions, l’Ollave etc, l’impression numérique ou offset est légitime et permet des tirages plus importants. Ces caractéristiques de la fabrication expliquent les écarts de prix, très élevés pour les oeuvres rares, plus abordables pour les tirages “grand public”. Pas simple de savoir la quantité d’œuvres vendues à la fin du week-end. Certains artistes sans illusions sur ce point trouvent malgré tout très positif de montrer leur travail et d’échanger entre eux et avec les visiteurs.

La présence nouvelle cette année de “L’archipel Michel Butor” de Lucinges ouvre peut-être des développements. La responsable de ce bel ensemble en gestation en déploie toutes les facettes : une bibliothèque de lecture publique avec prêt, le Manoir des Livres dédié au livre d’artiste, avec acquisitions et consultation sur place, et la Maison de Michel Butor, maison d’écrivain où l’on pourra visiter son bureau inchangé et accueillir en résidence des duos de poètes et plasticiens porteurs d’un projet commun. L’Archipel  pilotera un Salon du livre d’artistes qui est prévu pour alterner avec celui de Pollionnay.

Fage Editions proposait sa collection “Paroles d’artistes” encore augmentée : petits livres précieux - mais peu chers - où la rareté des mots entre en correspondance avec d’excellentes reproductions d’œuvres. Et la parution de deux “beaux livres” a été l’occasion de conférences.
 
Jean-Luc Parant
Jean-Luc Parant, artiste contemporain aux multiples facettes, signait La Liberté du désordre ; au milieu de dessins et gravures exposés à la Médiathèque, il fit lecture de quelques passages et en présenta l’argument : “Nos yeux ne changent pratiquement pas de grosseur depuis que nous sommes nés. Si nous fermons les yeux et sortons de cette salle, tout objet aura retrouvé sa taille d’origine. Quand on ouvre les yeux, tout change de taille. C’est toute l’histoire de la peinture et de la représentation”. Le stand de l’Atelier Marie-Sol Parant présentait aussi ses éditions d’artistes, Novarina, Jean-Luc Nancy etc, et des objets de Jean-Luc Parant, boules modelées par sa main comme premier geste artistique de l’enfance.


Le dimanche Fage Editions présentait Christophe Drénou et son livre Arbres, Un botaniste au musée.
 
Christophe Drénou
Scientifique amoureux des arbres qui sont son objet d’étude, il s’est interrogé sur la dimension sensible du rapport aux arbres, “ces organismes vivants très mystérieux” ; et pour répondre à cette question, il a repris les livres sur les peintres laissés par son père, et fréquenté des musées. C’est ainsi qu’il a découvert que les peintres ont compris intuitivement plus que les scientifiques. Christophe Drénou a collecté des œuvres où l’arbre est le motif essentiel et les a commentées à partir de sa double place, à la recherche de thèmes transversaux ; c’est ainsi qu’a été composé un livre qui tente un dialogue entre art et science. Pierrette Burtin-Serraille, fondatrice des Éditions La Saulaie, a fait aux écrivains et plasticiens la proposition “Chacun est un arbre” ; des textes de Patrick Dubost, une réalisation d’Yves Olry : autre regard sur les arbres.

De telles coïncidences manifestent que les préoccupations de notre époque et de son rapport à la terre préoccupent naturellement les artistes. Pour le graveur Jean-Paul Meiser qui reproduit les formes improbables des emballages dépliés, “Le but de mon travail, c’est de montrer des choses que les gens n’ont pas l’habitude de regarder, tout ce qu’on jette dans les poubelles et qui a des formes extraordinaires”. Le sapin rouge, souvenir de l’incendie d’un portrait d’Hitler dans la forêt de Moselle à la fin de la guerre, un livre sur les grillages, encore des propositions en rapport avec le social et l’Histoire. Aquarium compagnie, collectif d’artistes internationaux, a œuvré cette année sur “Passages” et mis en contact arbitrairement deux artistes qui ne se connaissaient ni ne se rencontraient pour la production d’une œuvre commune : il en sortit 14 cartes postales de 28 artistes figurant sur le stand parmi des œuvres d’Annegret, Brigitte Kohl, Anne Guerrant, Myriam Librach. Une création sans frontières.
 
Anne Guerrant et Myriam Librach


Deux exemples illustrent l’extrême diversité du Salon de Pollionnay : la singularité de Lucien Mermet-Bouvier qui depuis la fin des années 90 a abandonné la “photographie photographique” pour produire des livres d’images composées numériquement et dédiées à “l’idiotie”, courant artistique rare en des temps plus tournés vers le sérieux, voire le tragique. Et le collectif “à géométrie variable”, Zone actinique, qui rassemble une peintre et des photographes Loindelà, Évelyne Rogniat, Martine Alibert, Philippe Accary, avec des livres issus des techniques anciennes ou contemporaines et des éditions précieuses comme l’exemplaire du Cahier du Museur (Alain Freixe, Évelyne Rogniat) ou de délicats dépliants aquarellés de Catherine Noizet-Faucon.

La 7e édition du Salon Editions d’art Livres d’artistes de Pollionnay a tenu son engagement : donner vie et visibilité à un domaine de la création encore trop discret.